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Jeanneney

Jeanneney - Ecoute la France qui gronde ( 1996 ) Pages pointant cette page Imprimer
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« Écoute la France qui gronde », de Jean-Marcel? Jeanneney, (Arléa, 1996). Universitaire, ministre de l'Industrie, ambassadeur de France en Algérie, puis ministre des Affaires sociales et enfin ministre d'État sous la présidence du général de Gaulle, Jean-Marcel? Jeanneney a plus tard créé et présidé l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).
Nous devons la saisie de ces passages à Etienne Chouard http://etienne.chouard.free.fr



Extraits



CHAPITRE PREMIER : LA MÉMOIRE COURTE


« Un danger nous menace, nous l'avons oublié : LA DÉFLATION, redoutable conjonction de baisse des prix, des revenus et du produit national, aggravant le chômage et multipliant les cas d'extrême pauvreté. À l'heure actuelle, ses méfaits possibles ne sont pas suffisamment présents aux esprits, parce que ce cataclysme n'a jamais sévi depuis 1936 en France, ni ailleurs dans le monde. Rares sont aujourd'hui les hommes, dont je suis, qui peuvent se souvenir de malheurs vieux de plus de soixante ans.

Divers signes, sur lesquels nous reviendrons, donnent à craindre que les économies de la France et de plusieurs de ses voisins soient, un jour ou l'autre, atteintes d'un tel mal. Pour faire mesurer la gravité de l'enjeu, il est utile de jeter un regard sur un passé relativement lointain, où certaines déflations furent des calamités.

ENTRE LES DEUX GUERRES : des événements dévastateurs


L'ampleur du danger est mise en lumière par l'histoire des années 20 et 30 en Europe et aux États-Unis. Les données numériques, même imparfaites, dont on dispose pour cette période suffisent pour illustrer combien les événements d'alors furent brutaux et dévastateurs.

Aux Etats- Unis

De 1929 à 1933, les prix de gros des produits manufacturés baissèrent aux États-Unis de 32 %, ceux des produits agricoles de 61 et ceux des biens de consommation de 39. La masse monétaire se contracta de 33 %. Les cours des actions s'effondrèrent, au point qu'à la fin de 1932 leur niveau était inférieur de 80 % à celui de l'été 1929.

Ce profond affaissement de toutes les valeurs marchandes s'accompagna d'une diminution égale des grandeurs réelles : la production industrielle fut réduite de 50 %, celle des automobiles de 63, le produit national brut de 29, le pouvoir d'achat de la masse salariale de 25, le volume de la consommation de 22. Il y eut trois millions de chômeurs en 1930, dix millions en 1932 et treize en 1933. Les investissements des entreprises s'effondrèrent (-71 %), compromettant gravement les possibilités ultérieures de production.

La consommation diminua un peu moins que le produit national, les ménages n'épargnant plus, et même désépargnant 1 % de leurs revenus après impôts en 1932 et 2 en 1933, alors qu'ils en avaient épargné 5 en 1929 : pour survivre, ils vendirent des actifs ou s'endettèrent. L'État fédéral lui aussi désépargna : à un excédent budgétaire de 180 millions de dollars en 1929, succéda un déficit de 850 millions en 1930 et de 2,9 milliards en 1931, les recettes couvrant alors moins de la moitié des dépenses !

Beaucoup de gens furent ruinés. Les seuls gagnants, sans qu'ils le méritent, furent les créanciers. La baisse profonde des prix, des biens de consommations et plus encore des immeubles et des actions, leur permettait, avec ce qu'ils percevaient à titre d'intérêt ou de remboursement, d'acquérir en 1932 deux tiers de biens de consommation en plus, et cinq fois plus d'actions qu'ils ne l'auraient pu en 1929 ! Encore fallait-il que leurs débiteurs soient demeurés solvables.

En Allemagne

À la même époque en Allemagne l'effondrement des prix ne fut guère moindre qu'aux États-Unis : de 1929 à 1933, la baisse des prix de gros agricoles fut de 40 %, celle des produits manufacturés de 39, celle des prix de détail de 24. La masse monétaire se réduisit de 24 % entre le début de 1930 et le début de 1934. Quant au volume de la production industrielle, il diminua de 50 % entre la fin de 1929 et le milieu de 1932, et le produit national de 23. Le chômage atteignit six millions de travailleurs en 1932.

En France

La déflation commença en France plus tard qu'ailleurs. Moins rapide, mais plus longue, elle fut finalement presque aussi néfaste. Entre le milieu de 1931 et la fin de 1935, les prix de détail diminuèrent de 35 %, les prix de gros agricoles de 48, ceux des produits industriels de 39. La masse monétaire se contracta de 16 %. Simultanément, la réduction des volumes fut forte : celle de la production industrielle de 33 %, celle du trafic des chemins de fer de 39 % (assez bon indice, à cette époque, de l'activité). Le nombre d'heures travaillées dans l'industrie diminua de 30 % et le chômage augmenta à proportion. Cependant, grâce à la grande place tenue alors dans l'économie française par l'agriculture, dont les productions augmentèrent de 1 % l'an, le PIB ne fut réduit que de 17 %.

Des phénomènes analogues furent observés de 1929 à 1934 chez nos voisins : en Belgique, aux Pays-Bas?, en Italie.

Au Royaume- Uni

Le cas du Royaume-Uni? est particulier : entre les deux guerres mondiales, il fut affecté à deux reprises par de semblables déflations.

D'abord, de la fin de 1920 à la fin de 1922 : la baisse des prix de détail fut alors de 37 %, celle des prix de gros des denrées alimentaires de 51, celle des produits industriels de 52 ; la masse monétaire se réduisit de 14. Corrélativement, la production industrielle, après avoir chuté de 40 % entre le début de 1920 et le début de 1921, ne se releva que lentement, en 1922 et 1923, alors qu'elle progressait vivement dans les autres pays.

Les mêmes phénomènes se répétèrent, un peu moins brutalement, de 1929 à 1933. Les prix de détail baissèrent de 18 %, les prix de gros des denrées alimentaires de 35, les produits manufacturés de 27. La production industrielle fut réduite de 29 %. Le chômage, qui en 1929 atteignait déjà un million de personnes, en frappa plus de deux millions et demi en 1931.

Ces deux déflations successives, séparées par six années de faible croissance, firent qu'en 1933 la production industrielle, malgré une récente reprise, se trouvait inférieure de 20 % à ce qu'elle avait été au début de 1920.

Quelle fut donc l'origine de ces événements simultanés et désastreux ? Quels mécanismes économiques les ont perpétués pendant plusieurs années ? Comment a-t-on réussi, tant bien que mal, à mettre fin à ces déflations ?

MÊMES EFFETS, CAUSES DIVERSES


La simultanéité et la similitude des faits observés dans les quatre pays étudiés peuvent faire penser qu'ils eurent une seule et même cause. Ce serait une erreur : les faits initiateurs ont été différents.

Aux États-Unis : une crise boursière

C'est la brusque et inattendue chute de la bourse de New York, le 24 octobre 1929, qui déclenche le mouvement. Elle survient après une très rapide progression des cours des actions, qui avaient triplé au long des cinq années antérieures. Si la hausse excessive des actions précédant la crise boursière avait été seule coupable, leur baisse se serait arrêtée dès la correction des excès passés. Que tel n'ait pas été le cas révèle qu'un déséquilibre économique profond avait précédé le krach.

De 1922 à 1929, le produit national par habitant avait augmenté de 5 % l'an et la production industrielle de 6. Des progrès de productivité importants avaient été réalisés, grâce notamment au travail à la chaîne, inauguré par Ford. Néanmoins, les salaires nominaux avaient quelque peu fléchi, certains plus que le coût de la vie, alors en baisse de 1 % l'an. Les prix agricoles eux-mêmes avaient régressé, bien que les quantités de blé et de maïs produites fussent restées stables. Ainsi salariés et agriculteurs n'avaient-ils pu accroître leurs achats de biens manufacturés comme il l'eût fallu pour offrir des débouchés suffisants aux productions.

Des investissements, financés par les hauts profits des entreprises et par des crédits largement accordés, avaient plus que compensé l'insuffisance de la demande des ménages, au point de provoquer en 1927 et 1928 une croissance de 9 % l'an de la production industrielle. Cela avait entretenu une euphorie boursière inconsidérée. Le jour où des détenteurs de capitaux, plus avisés que d'autres, comprirent que ce processus ne pouvait durer —car accroître les équipements n'est justifié qu'autant que des débouchés supplémentaires s'offrent— ils décidèrent de vendre leurs actions sans plus tarder : les cours s'effondrèrent. Initialement, ce n'était que la correction d'excès spéculatifs. Mais dans un pays où les profits s'étaient accrus aux dépens des salaires, l'insuffisance de la demande des ménages, accentuée par la chute de la bourse, tira aussitôt les productions vers le bas.

En Allemagne : une pénurie de capitaux

Tandis qu'aux États-Unis ce sont des déséquilibres intérieurs qui provoquèrent l'effondrement de l'économie, en Allemagne, il résulta d'un tarissement des entrées de capitaux. Après qu'en 1924 l'adoption du plan Daws avait réussi à organiser provisoirement le paiement par l'Allemagne d'une partie des réparations dues à ses vainqueurs, en vertu du traité de Versailles, et après qu'un nouveau mark eut été instauré, un flux de capitaux privés étrangers, principalement américains, s'était dirigé vers ce pays. Son économie, convalescente après quatre années d'hyperinflation, paraissait destinée à un brillant avenir.

De 1924 à 1927, la production industrielle y avait presque doublé. Les taux d'intérêt, tant à long qu'à court terme, étaient attrayants pour les prêteurs : entre 6 et 7 %, au lieu de 4 à 3,5 aux États-Unis. Les importations nettes de capitaux, qui n'avaient été encore que de 126 millions de dollars en 1926, avaient atteint plus d'un milliard en 1927 et en 1928. Quand les prêteurs s'aperçurent qu'une partie de ces sommes avait été utilisée par des collectivités publiques de manière improductive, ils s'en inquiétèrent : en 1929, les flux de capitaux étrangers se réduisirent de moitié. Entre 1926 et 1929, les salaires avaient augmenté de 20 %, le coût de la vie ne s'élevant que de 5. En alourdissant les coûts de production — alors que le cours du mark en dollars ou en livres sterling était maintenu -, ils rendaient les produits allemands moins compétitifs sur les marchés d'exportation. Cette détérioration de la compétitivité, jointe au moindre afflux de capitaux étrangers, provoqua de 1927 à 1929 une stagnation des productions industrielles, pendant qu'elles progressaient fortement dans les autres pays, le Royaume-Uni? excepté.

Un certain manque de confiance dans l'avenir de l'économie allemande s'était traduit, dès 1927, par une baisse des cours des actions, au moment où la bourse de New York était en pleine ascension. Fragilisée par un fort endettement, dépendante des États-Unis pour ses financements et de l'économie mondiale pour ses exportations, croissant au rythme de 10 % l'an depuis 1925, l'économie allemande vacillait déjà avant même qu'aux États-Unis la bourse s'effondre. Aussi la contagion du krach américain fut-elle immédiate.

En France : un effet de contagion

Rien de pareil en France dans un premier temps. En 1928 et 1929, et encore au premier trimestre 1930, la production industrielle s'accrut au rythme de 9 % l'an. La production agricole augmenta quelque peu. Les capitaux affluèrent : du début de 1928 au début de 1930, l'encaisse-or de la Banque de France s'éleva de 1788 tonnes à 2800, ses réserves de devises demeurant inchangées, autour de 26 milliards de francs.

La masse monétaire s'éleva de 98 à 109 milliards. Les taux d'intérêt à long terme, qui étaient de 9 % en 1926 et encore de 5,6 au début de 1928, s'abaissèrent à 3,8 en 1930. Les salaires nominaux continuant d'augmenter de 8 % l'an et la hausse du coût de la vie n'étant plus que de 4, les salaires réels, qui avaient baissé de 1921 à 1927, s'élevèrent de 4 % l'an de 1928 à 1930.

Les cours des actions, après de fortes hausses, se stabilisèrent au début de 1929. Le budget de l'État, déficitaire jusqu'en 1925, fut en 1926 et 1927 quelque peu excédentaire et en 1928 et 1929 de 1 % du PIB. Le commerce extérieur était déficitaire depuis 1926, mais la balance des paiements courants demeurait excédentaire de plus de 1 % du PIB en 1928 et 1929. L'économie française était alors prospère et bien équilibrée.

Le retard avec lequel la déflation a sévi en France montre qu'elle fut provoquée de l'extérieur. La forte réduction de la demande mondiale, induite des crises survenues ailleurs, fit tomber les exportations de 15 % du PIB en 1928 à 10 en 1930. La brutale baisse des cours des actions à New York, en octobre 1929, s'étant répercutée presque aussitôt sur les cours à Paris, les pertes en capital subies par les actionnaires, même quand elles n'étaient que virtuelles, les incitaient à réduire leur train de vie.

Au Royaume- Uni : une affaire de prestige

Le déclenchement au Royaume-Uni? de la première des deux déflations, celle de 1920-1921, résulte de la politique menée alors. Lorsqu'en mars 1919 fut rompue la solidarité financière entre alliés - qui avait permis de maintenir pendant la guerre le cours du change de la livre en dollars à peu près à son niveau d'avant guerre - la dépréciation de la livre fut brutale et atteignit 25 % dès le début de 1920. Les prix de détail s'élevèrent alors de 30 % en deux ans.

Cependant, le gouvernement britannique proclama bientôt sa volonté de ramener le cours de la livre à sa parité d'avant guerre avec le dollar, afin de restaurer le prestige de Londres en tant que place financière mondiale. Il le fit en réduisant la masse monétaire de 10 % en deux ans, en élevant quelque peu le taux de l'argent à court terme, de 2 à 3 %, et en mettant en œuvre une politique de rigueur budgétaire. Grâce à la crédibilité du gouvernement britannique, des capitaux vinrent s'investir à Londres pour profiter de la future plus-value en dollars des prêts libellés en livres sterling.

C'est ce retour à la parité d'avant guerre avec le dollar qui, en élevant le niveau des prix en Angleterre au-dessus de ce qu'il était en Europe, les poussa vigoureusement à la baisse, déclenchant un processus de déflation, particulier au Royaume-Uni?.

Quant à la déflation qui y sévit à partir de 1930, elle fut à la fois une rechute de la précédente - due au maintien de la livre à un cours trop élevé - et l'effet d'une contagion, avec six mois de décalage, de la crise survenue aux États-Unis.


UN CERCLE INFERNAL


Si différentes qu'aient été les causes initiales de ces déflations, la poursuite de celles-ci résulta d'enchaînements similaires. Chacun de ces mécanismes eut un rôle plus ou moins important selon les pays, mais tous entrèrent en jeu, tous étant susceptibles de jouer en tout lieu et à toute époque.

La baisse des prix de la plupart des marchandises provoqua une dépréciation des stocks, qui incita les entreprises à s'en défaire le plus vite possible. Leur vente, en accroissant les offres sur le marché, accéléra la baisse des prix.

Toute baisse générale et rapide des prix fait subir des pertes aux entreprises, même si elles n'ont pas de stocks, leurs coûts de production ne diminuant pas à proportion. Elles achètent certes à meilleur marché les matières premières ou biens intermédiaires qu'elles incorporent dans leur production, mais les salaires qu'elles paient ne baissent pas ou ne baissent que peu et lentement. Le montant de leurs dettes et les intérêts qu'elles doivent acquitter demeurent inchangés. Leurs clients, escomptant de nouvelles baisses, retardent leurs achats autant qu'ils le peuvent, ce qui, en restreignant les débouchés, oblige à réduire les productions. À cause de l'existence de coûts fixes (ceux qui restent les mêmes quand les quantités produites diminuent) la réduction de la production élève le coût de chaque unité.

Les profits sont laminés, des pertes apparaissent. Pour tenter de survivre, les entreprises doivent licencier une partie de leur personnel. Quand cela ne suffit pas, elles sont mises en liquidation : certaines disparaissent, d'autres trouvent un repreneur à bas prix, qui ne conserve généralement que des effectifs réduits. Les salaires réels individuels s'élèvent grâce à la baisse du coût de la vie, mais la masse salariale est réduite par le chômage.

Les chômeurs, dont le nombre s'accroît, limitent leurs achats par manque de ressources, restreignant encore les débouchés dont les entreprises peuvent disposer, tandis que la crainte du chômage incite les travailleurs en activité à modérer leurs dépenses pour accroître leurs épargnes par hantise de l'avenir.

Le ralentissement de l'activité et la diminution des revenus d'une partie de la population amenuisent les recettes fiscales de l'État, au moment même où des allocations doivent être versées aux chômeurs, où des aides à l'embauche sont parfois consenties aux entreprises et des subventions à celles qui sont en difficulté.

L'État s'efforce alors de compenser ces dépenses nouvelles en diminuant ses investissements ; les entrepreneurs qui réalisent des travaux publics ou fournissent à l'État des équipements en pâtissent : ils doivent réduire leurs effectifs et leurs achats.

Comme ces réductions de dépenses ne suffisent pas à équilibrer les finances publiques, l'État augmente le taux de certains impôts, ce qui réduit d'autant la capacité d'achat des particuliers et des entreprises. Il s'endette toujours davantage, ce qui soutient la demande, mais seulement dans la mesure où par ses emprunts il ne prive pas les entreprises de capitaux à long terme.

Les banques contribuent, bien malgré elles, à accentuer la déflation. Elles refusent tout crédit aux emprunteurs dont elles redoutent l'insolvabilité, paralysant ceux-ci et les acculant parfois à la fermeture. Elles font de même envers certains ménages, ce qui réduit la clientèle des fabricants de biens de consommation durables.

À d'autres, elles consentent encore des crédits, mais à des taux plus élevés, en raison du risque, taux qui dissuadent certains d'emprunter et alourdissent les coûts de ceux qui acceptent ces conditions.

Les banques sont d'ailleurs contraintes de restreindre leurs crédits, car leurs ressources s'amenuisent, les particuliers dont les revenus dépendent de l'activité économique ayant moins d'argent à leur confier, et aussi parce que la diminution des crédits accordés par le système bancaire réduit inéluctablement les dépôts.

Quand la solvabilité d'une banque est compromise par trop de défaillances de ses débiteurs, ses clients, inquiets, retirent les dépôts qu'ils y avaient faits, précipitant ainsi sa déconfiture : une source de crédit disparaît.

Si le système bancaire tout entier devient suspect aux déposants, nombre d'entre eux préfèrent sauvegarder leurs avoirs liquides en transformant des dépôts en billets, ce qui réduit encore davantage la capacité des banques survivantes à faire crédit, d'autant plus que, craignant de nouveaux retraits, elles constituent des réserves liquides plus élevées.

Ce mécanisme a sévi de façon spectaculaire aux États-Unis, du début de 1931 au début de 1933 : le montant des billets en circulation s'éleva de 3,8 à 5,4 milliards de dollars, tandis que les dépôts à vue dans les banques s'abaissaient de 22 à 16 milliards, réduisant d'autant leur capacité de prêter.

La contraction de la masse monétaire, observée lors de toute déflation, est d'autant plus néfaste à l'activité qu'elle s'accompagne d'un ralentissement de sa circulation, parce que les individus inquiets augmentent leurs encaisses de précaution ; une plus grande part de la masse monétaire est alors inactive, comme si elle n'existait provisoirement plus.

Les ajustements rationnels et justifiés, opérés individuellement par les divers acteurs de la vie économique pour faire face aux difficultés qu'ils rencontrent ou redoutent, ont finalement pour effet d'empirer la situation de la plupart d'entre eux.

Les victimes sont naturellement portées à se rebeller. Les salariés dont les rémunérations sont réduites, ou qui craignent qu'elles le soient, se mettent en grève pour protester. De petits industriels, des artisans, des commerçants ou des agriculteurs, qui subissent des pertes, refusent d'acquitter leurs impôts. Le pessimisme ambiant incite les plus violents à se révolter contre un pouvoir politique accusé d'impuissance, d'indifférence ou d'aveuglement.

Quand l'ordre public est troublé, la situation économique s'en trouve encore aggravée. Le moment risque de venir où des démagogues, promettant l'impossible, accéderont au pouvoir par les urnes ou par la pression de la rue. Ils ne s'y maintiendront que par la force, aux dépens des libertés, et seront incapables de remettre l'économie en marche autrement que par de multiples contraintes, en bâillonnant toute opposition. Ils désigneront et persécuteront des boucs émissaires chargés des malheurs de tous. Puissent les choses ne pas aller ainsi à l'avenir !


LA SORTIE DU PIÈGE


Par REFLATION, j'entends une AUGMENTATION DE LA MASSE DES REVENUS DISTRIBUÉS, UN RENOUVEAU DES PRODUCTIONS et, éventuellement, une hausse du niveau général des prix.

Diverses politiques de reflation permirent de sortir du piège.

Aux États-Unis : le pragmatisme audacieux de Roosevelt

Pendant plus de trois ans, rien n'avait été fait par le pouvoir pour mettre fin à l'effondrement de la production et au chômage. Le président Hoover, comme la plupart de ses compatriotes, pensait que la crise se résorberait d'elle-même par le seul jeu des forces du marché. Il affirmait que « la prospérité était au coin de la rue ». Elle ne fut pas au rendez-vous.

Lorsque Franklin Roosevelt prit ses fonctions de président, le 4 mars 1933, non seulement la dépression économique avait atteint la profondeur que j'ai indiquée, mais le système bancaire était menacé d'écroulement et l'insurrection grondait, au point qu'au lendemain même de son accession au pouvoir il proclama un moratoire bancaire, non pas tant parce que des banques étaient au bord de la cessation de paiement, mais pour leur permettre, en abaissant leurs rideaux de fer et verrouillant leurs portes, de se protéger contre des émeutiers.

Roosevelt n'avait guère d'idées préconçues, mais la volonté de faire flèche de tout bois pour rompre le cercle infernal dans lequel les États-Unis se trouvaient pris.

En subventionnant le maintien de champs en friche et même le labour de terres déjà ensemencées, il mit fin à la surproduction des produits agricoles et à la baisse de leurs prix.

En garantissant le remboursement des dépôts bancaires jusqu'à un certain montant, il rassura les déposants. Il lança de vastes programmes de travaux publics, parmi lesquels l'aménagement spectaculaire de la Tennessee Valley.

Il modéra la concurrence entre les entreprises par des codes de bonne conduite. Ainsi il provoqua en deux ans une hausse de 80 % des prix agricoles et de 20 % des produits manufacturés. Cela entraîna une hausse du coût de la vie, mais de seulement 15 % en deux ans. Roosevelt encouragea une majoration de la plupart des salaires nominaux, de 40 à 50 % pour beaucoup d'entre eux, dépassant sensiblement le coût de la vie.

Cette élévation des prix et des salaires, en procurant aux ménages et aux entreprises du pouvoir d'achat, devait avoir - et eut - pour effet d'ouvrir des débouchés et de relancer l'activité.

Cette politique systématique de relèvement général mais différencié des prix visait à rétablir entre eux des relations voisines de celles qui existaient de 1925 à 1928 et à alléger le poids des dettes. L'augmentation des salaires non seulement accrut la demande, mais atténua les inégalités sociales.

L'objectif proclamé était une hausse suffisante du niveau des prix, suivie d'une stabilité qui conserve au dollar son pouvoir d'achat pendant plusieurs générations. Il s'agissait de provoquer une reflation, non une inflation permanente.

Ces multiples corrections apportées aux distorsions économiques antérieures furent obtenues par des mesures d'ordre interne à l'économie américaine. Leurs effets furent bientôt amplifiés par une dévaluation voulue du dollar, de 41 %, réalisée entre juin et décembre 1933.

Les importations et les exportations s'élevant à moins de 5 % du PIB, l'effet commercial de cette dévaluation sur l'économie américaine fut relativement faible. Mais ayant été obtenue par une hausse du prix de l'or détenu désormais seulement par le Trésor, elle ouvrit la possibilité d'accroître considérablement les émissions de billets couverts par cette encaisse métallique. Des achats d'argent, simultanément opérés à des prix majorés, accrurent encore la masse monétaire.

Après avoir encore désépargné en 1933, les ménages épargnèrent à nouveau : 1 % de leurs revenus après impôts en 1934, 4 en 1935, puis 6 en 1936 et 1937. Au cours de l'année 1933, le taux de l'escompte fut abaissé de 3,5 à 1 %, le taux du marché monétaire de 1 à 0,4, puis à 0,13 % ; les taux d'intérêt à long terme, qui étaient de 6 % en 1932 - soit un taux réel de 15 compte tenu d'une baisse de 9 % l'an des prix à la consommation —, ne baissèrent qu'à 4,5 à la fin de 1933 et 4 en 1935, mais la hausse des prix à la consommation étant de 7 % l'an, le taux réel à long terme était devenu négatif de 3 %.

Tandis que des billets faisaient retour dans les banques, améliorant leur liquidité, la masse monétaire augmenta de 20 % en deux ans et sa vitesse de circulation s'accéléra.

Les effets matériels aussi furent d'une grande ampleur. La production industrielle connut un rebond de 40 % au cours des six premiers mois de 1933. Un peu hésitante ensuite, elle reprit, dès l'été 1934, une progression de 15 % l'an, qui dura jusqu'en 1937. À cette date, le chômage avait diminué de plus de moitié. Entre 1933 et 1937, les investissements des entreprises augmentèrent de 25 % l'an et la consommation des ménages de 6.

L'étonnante rapidité de cette croissance fut possible parce qu'en 1932 d'énormes capacités de production étaient inemployées, bien que beaucoup aient été détruites au cours des années de déflation. Il fallut les reconstituer. Aussi est-ce seulement en 1937 que le PIB rejoignit presque son niveau de 1929.

En Allemagne : l'État totalitaire

Le retour à une croissance économique en Allemagne, au deuxième trimestre 1933, coïncida avec celui observé aux États-Unis, mais dans des circonstances politiques bien différentes.

En mars 1933, Hitler accéda au pouvoir pour mettre en œuvre une politique national-socialiste. La croissance de l'économie allemande fut alors plus rapide, plus régulière aussi, que l'américaine : la production industrielle augmenta de 25 % l'an jusqu'à l'été 1935 et se poursuivit ensuite au rythme de 11 %, si bien que LE NOMBRE DES CHÔMEURS, qui était de six millions en 1933, DEVINT PRESQUE NUL EN 1939. L'Allemagne manqua alors de main-d'œuvre, quoique la durée du travail eût sensiblement augmenté.

Cette CROISSANCE ACCÉLÉRÉE ne s'accompagna que d'une HAUSSE TRÈS MODÉRÉE DES PRIX (5 % l'an pour les produits agricoles, 4 pour les prix de gros des articles manufacturés et seulement 1 pour les prix à la consommation). Les salaires nominaux individuels ne s'élevèrent également que de 1 %, mais la masse salariale crût fortement grâce à la réduction du chômage.

Cette configuration du développement de l'économie allemande résulte de conditions politiques particulières : celles d'un État totalitaire. Le national-socialisme laissait subsister la propriété privée des moyens de production, mais l'État se rendit maître de tous les rouages de l'activité et ne permit aucune contestation. Il exerça une emprise complète sur les relations commerciales et financières avec l'étranger.

Le commerce extérieur, sensiblement réduit, demeura un peu excédentaire. Le contrôle des changes et des mouvements de capitaux fut draconien, les infractions pouvant être punies de mort. La définition en or du mark ne fut pas modifiée, mais il n'était plus convertible ni en or, ni en devises étrangères. Les dettes extérieures ne furent plus honorées qu'en marks inconvertibles. Toute importation de marchandises fut subordonnée à l'octroi de devises par l'État.

Dans cette économie, confinée sur elle-même, les débouchés nouveaux furent ouverts principalement par l'État. Il réalisa de grands travaux, construisant notamment des autoroutes, à la fois pour employer des chômeurs et pour faciliter, le cas échéant, de rapides mouvements de troupes motorisées. Il mit en œuvre des programmes de constructions aéronautiques, d'abord présentées comme civiles, avant de se lancer ouvertement dans des fabrications d'armement.

Il octroya des aides financières aux propriétaires rénovant ou transformant leurs immeubles et accorda des dégrèvements fiscaux aux particuliers employant des domestiques.


Les taux d'intérêt à court terme, qui dépassaient 5 %, furent abaissés jusqu'à moins de 3 en 1937.

Parce que réalisée dans une nation fermée sur l'extérieur et orientée tout entière vers la préparation de la guerre, cette remarquable remise en marche de l'économie allemande ne peut évidemment servir de modèle. Mais elle montre qu'une ample croissance est possible tant que de grandes quantités d'hommes et d'équipements sont inutilisées. Et elle met en lumière certaines relations dynamiques, susceptibles d'être utilisées par d'autres régimes politiques.

Au Royaume- Uni : la dépréciation de la livre

La reprise de l'économie britannique se situa au quatrième trimestre de 1932, précédant de quelques mois celle observée aux États-Unis et en Allemagne. De 1932 à 1937, la croissance de la production industrielle fut de 10 % l'an et celle du PIB de 4, ce qui ne s'y était jamais vu - et ne s'y est plus jamais revu.

Les prix de gros des produits alimentaires demeurèrent stables jusqu'en 1936 et ceux des matières industrielles augmentèrent de 4 % l'an. Les uns et les autres connurent une brusque flambée en 1937 (+ 20 %) à cause d'une poussée du prix mondial des matières premières, qui fut sans lendemain ; ils retombèrent dès l'année suivante sur leurs tendances antérieures. Quant aux prix à la consommation, ils s'élevèrent régulièrement de 3 % l'an, tandis que les salaires nominaux restaient à peu près stables, ce qui majora les profits. Les cours des actions à la bourse de Londres, qui avaient baissé moins qu'ailleurs et avaient commencé à se redresser avant les autres, dès l'été de 1932, s'élevèrent ensuite de 16 % l'an, atteignant au début de 1937 un niveau double de celui de 1932, supérieur de 10 % au maximum antérieur, situé en 1928.

Le gonflement de la masse monétaire fut de 25 %. Le taux d'escompte de la Banque d'Angleterre fut maintenu imperturbablement à 2 %, le taux de l'argent à court terme, qui était de 4 % en 1930, se situa un peu au-dessous de 1 et le rendement des obligations fut de 3 au lieu de 5 antérieurement.

Cette renaissance de l'économie britannique fut obtenue grâce à la dépréciation de la livre, survenue à partir de septembre 1931, et par l'établissement, en 1932, lors de la conférence d'Ottawa, d'une protection commerciale ad valorem de 10 à 20 % aux frontières de l'Empire britannique.

La dépréciation de la livre n'avait pas été délibérée : ce furent des sorties de capitaux, suscitées par la mauvaise santé de l'économie, qui la provoquèrent. Après que les autorités monétaires eurent en vain relevé le taux d'escompte à 6 % et que la Banque d'Angleterre eut perdu de grandes quantités d'or, le gouvernement laissa, le 20 septembre 1931, la livre se déprécier sur le marché des changes. Au lieu de 4,86 dollars en l'été 1931, la livre ne valut plus que 3,51 dollars au début de janvier 1932 et 3,31 à la fin de l'année. Un fonds d'égalisation des changes fut institué, qui eut surtout pour raison d'être de s'opposer à une remontée de la valeur de la livre. La dévaluation du dollar, intervenue en 1933, ramena le cours de la livre à sa parité antérieure avec lui. La définition en or des monnaies du continent européen ayant été maintenue, leur change en livres et en dollars restait majoré de 80 % par rapport à ce qu'il était en 1930.

Cette dépréciation de la livre fut particulièrement bénéfique pour l'Angleterre. Elle conféra à l'industrie britannique un avantage commercial considérable à l'égard des pays du continent européen et, jusqu'en 1933, vis-à-vis des États-Unis, car la plupart des pays qui l'approvisionnaient en denrées alimentaires et en matières premières industrielles avaient pour monnaie la livre sterling ou une monnaie liée à elle, si bien que leurs fournitures à l'Angleterre ne se trouvaient guère renchéries. L'économie britannique se repliait quelque peu sur elle-même et sur le Commonwealth.

Alors que dans les années 20 les importations britanniques atteignaient 25 % du PIB, à partir de 1933 elles étaient retombées à 15, et les exportations seulement à 10 au lieu de 17. Le déficit commercial, qui était important depuis plus d'un siècle, s'accentua. La balance des paiements courants se détériora : fortement excédentaire depuis le milieu du XIXe siècle (sauf pendant la guerre de 1914-1918), grâce principalement aux services bancaires et à la flotte marchande, elle devint déficitaire en 1931 et le demeura, d'environ 1 % du PIB, jusqu'à la guerre.

Ce déficit impliquait des entrées de capitaux supérieures aux sorties, qui procuraient au Royaume-Uni? des disponibilités monétaires, stimulant d'autant mieux la croissance que les concurrences extérieures étaient freinées par des droits protecteurs. Mais il était aussi le signe d'un déclin à venir.


En France : une dramatique illusion

La France de ces années 30 offre le triste exemple d'une sortie de crise manquée. Au second semestre de 1932 et au premier semestre de 1933, un rebond d'activité est bien intervenu (la production industrielle s'éleva de 20 % en un an), mais il fut sans lendemain. Au début de 1935, l'indice de la production industrielle se retrouva au plus bas niveau atteint trois ans auparavant.

Pourtant, les capitaux n'ont pas manqué : au bilan de la Banque de France, les avoirs en devises et en or, qui étaient de 60 milliards en 1928, s'élevèrent à 90 milliards en 1932, et le taux de l'argent à court terme baissa de 3,5 à 1 %.

Mais la dépréciation de la livre constitua un handicap pour le commerce extérieur français et exerça sur les prix intérieurs une forte pression à la baisse. Quand, au second semestre de 1933, le dollar fut dévalué à son tour de 41 %, cette pression s'accentua et les prix à la consommation baissèrent de 6 % l'an de 1931 à 1935. Néanmoins, une disparité difficilement supportable s'établit entre les prix français et les prix anglais ou américains, ou ceux de leurs satellites.

(…)

Au printemps de 1936, la production industrielle, malgré sa remontée récente, était encore de 23 % inférieure à son niveau de 1930 ; aux États-Unis, elle ne l'était plus que de 5 ; en Angleterre et en Allemagne, elle dépassait ce niveau de 10. L'appareil industriel français avait vieilli, faute d'investissements. L'économie était appauvrie par cinq années de déflation.

En mai 1936, le mécontentement justifié de la population amena à la Chambre des députés une majorité de Front populaire. Le gouvernement présidé par Léon Blum, composé de socialistes et de radicaux, mit en œuvre, dès juin, une politique de hausse des salaires et de stricte limitation de la durée du travail à quarante heures par semaine. Puis il dévalua le franc en octobre. Le tout sans réussir à relancer l'économie. En 1938, la production industrielle était encore moindre qu'en 1936, bien qu'une dépréciation de 60 % du franc eût ramené les prix français à peu près au niveau des prix anglais et américains.

Ce fut seulement pendant les six premiers mois de 1939, quand un gouvernement où Paul Reynaud était ministre de l'Économie et des Finances eut desserré certaines contraintes et réussi à susciter des retours de capitaux, qu'un progrès rapide de la production industrielle la porta à un meilleur niveau, mais inférieur encore de 12 % à celui du maximum atteint en 1930.

Quand la guerre éclata, la France n'était pas guérie des méfaits de la déflation. »



CHAPITRE II : LES MENACES D'AUJOURD'HUI


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Le poids des dettes

L'endettement de tous les agents économiques atteint une proportion de leurs revenus beaucoup plus élevée qu'autrefois où, en temps de paix, les États s'attachaient davantage à équilibrer, bon an mal an, leurs budgets, où les entreprises finançaient principalement leurs investissements au moyen de leurs profits, et où les ménages achetaient meubles et même immeubles principalement au moyen d'une épargne préalable. À l'heure actuelle, les États se sont fortement endettés, espérant ainsi soutenir l'activité économique ; les entreprises se sont développées par des appels exagérés à des crédits bancaires ; les ménages se sont beaucoup équipés grâce à des crédits à la consommation.

Or un endettement accru de tous les acteurs économiques constitue un danger manifeste de déflation. Une dette excessive de l'État, qui l'oblige à consacrer une trop grande part de ses ressources fiscales au service de cette dette, le paralyse quand il voudrait soutenir une activité défaillante. Lorsque les entreprises mal conduites ou malchanceuses avaient été financées essentiellement au moyen de capitaux appartenant au chef de l'entreprise ou à ses actionnaires, ou prêtés par des personnes physiques, leur faillite affectait peu l'activité générale.

Présentement, des faillites trop nombreuses alourdiraient les bilans des banques de créances irrécouvrables. Certaines banques seraient obligées de vendre des actifs dont les prix tendraient à s'effondrer, entraînant avec eux l'appauvrissement d'une multitude de personnes. Quelques faillites retentissantes, une crise sociale ou politique ou un événement extérieur malencontreux pourrait suffire, en ébranlant l'édifice du crédit, à enclencher une déflation.

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Le désordre monétaire

Entre les deux guerres mondiales, il n'y avait plus de pièces d'or en circulation dans le monde, mais la plupart des unités monétaires restaient définies par un poids d'or. Après les troubles de l'après-guerre, leurs taux de change furent à nouveau déterminés par des rapports de poids d'or. Des transferts de lingots, provoqués par d'infimes variations des cours, assuraient une stabilité presque parfaite de ceux-ci. Cependant, tout État souverain avait la possibilité de modifier le cours officiel de sa monnaie en changeant le prix auquel il déclarait être acheteur et vendeur de lingots ; ainsi firent les États-Unis en 1933. L'Angleterre renonça en 1931 à acheter et vendre de l'or à un taux fixe et laissa le marché des changes déterminer, au jour le jour, le cours de sa monnaie avec celles qui étaient convertibles en or, puis elle vendit et acheta elle-même de l'or ou des devises sur le marché, afin d'influencer le cours de la livre sterling par rapport aux autres monnaies. Mais l'or constituait néanmoins le dénominateur commun des monnaies.

Bien différente est la réalité actuelle. Les banques centrales continuent à détenir précieusement dans leurs caves des tonnes d'or à titre de précaution, mais il y est immobilisé et ne joue plus aucun rôle dans les mécanismes de change. C'est en août 1971 que les États-Unis, en mettant fin à la convertibilité en or du dollar, brisèrent le système monétaire international qu'ils avaient imposé au monde en 1945. Ils le trouvaient trop exigeant pour eux. Depuis juillet 1974, les grandes monnaies du monde n'ont plus de relations fixes et ne sont plus, même théoriquement, définies par un poids d'or. En 1976, le flottement généralisé des monnaies fut officialisé par un amendement aux statuts du FMI.

Les variations des cours des changes, ainsi libérés de toute règle, sont susceptibles de réduire, à la longue, les écarts entre les niveaux des prix nationaux exprimés en une monnaie de référence — le dollar par exemple —, ce qui devrait avoir pour effet de corriger les déséquilibres des balances commerciales.

Mais ces cours, soumis à des flux de capitaux, sensibles à des événements de toutes sortes et aux anticipations des spéculateurs, agissent souvent dans un sens contraire à celui qui rapprocherait les pouvoirs d'achat des monnaies. Les distorsions de concurrence et les incertitudes en résultant entravent les initiatives productrices.

Les gérants d'énormes masses de capitaux, désormais détenus par des fonds de pensions et des sociétés de placement, soucieux avant tout d'en préserver la valeur, sont attentifs au sort des monnaies dans lesquelles les titres sont libellés. Ils surveillent constamment les politiques monétaires et budgétaires.

Le gouvernement de chaque État, s'il veut éviter de brusques retraits de capitaux étrangers, doit être attentif à ne pas inquiéter ces gérants, en respectant les règles que ceux-ci considèrent comme propres à préserver la valeur d'une monnaie, quand bien même cela entraverait la croissance économique du pays en cause ou mécontenterait gravement sa population.

Ces règles, conçues pour assurer la conservation de la valeur des actifs financiers, peuvent avoir des effets déflationnistes en raison des mesures de rigueur budgétaire et de sévérité à l'égard des bilans des banques qu'elles imposent. Le paradoxe est qu'elles risquent de provoquer une dévalorisation des actifs réels, immeubles ou équipements industriels, se trouvant dans le patrimoine des sociétés où ces gérants ont placé des capitaux.

L'actuel système des changes flottants est responsable, pour une part, du ralentissement de la croissance intervenu en Europe depuis 1974 et constitue une menace pour l'avenir. Malheureusement, pour établir dans le monde un système de changes fixes, éventuellement ajustables, il faudrait l'accord actif des États-Unis qui, estimant trouver avantage à la situation actuelle, ne le souhaitent pas.

Il faudrait aussi passer outre aux intérêts de tous ceux qui tirent profit de la variabilité des cours des changes : d'une part les spéculateurs avisés, qui réalisent d'énormes gains en anticipant et, parfois, en provoquant les variations des cours ; d'autre part les établissements financiers, qui gèrent les opérations de change et fournissent aux entreprises productrices, moyennant des commissions, les moyens de se protéger, tant bien que mal, contre les effets de variations qui affectent leurs coûts d'approvisionnement en produits importés et leurs prix de vente à l'exportation.

(…)



CHAPITRE III : LES FAUSSES « BONNES IDÉES »


(Un très intéressant chapitre, mais je ne reproduis que les quelques points directement utiles à notre débat sur la monnaie. ÉC)

Malheureusement, la plupart des remèdes préconisés de divers côtés sont des potions insuffisantes ou dangereuses ; les « bonnes idées » se révèlent fausses.

La hausse systématique des salaires

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La réduction autoritaire de la durée du travail

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Le charme pervers des déficits

Une politique de déficit volontaire des finances publiques est plus subtile. Elle est souvent qualifiée de keynésienne, une analyse théorique de John Maynard Keynes étant souvent invoquée pour la justifier.

Une théorie subtile, à l'appui d'une pratique commode...

Keynes a souligné que, dans toute économie, l'épargne, c'est-à-dire la non-consommation d'une partie des revenus pendant une période donnée, est nécessairement égale aux dépenses d'investissement.

Mais il a montré aussi - c'est un de ses apports, parmi d'autres, à la science économique — que le niveau d'activité auquel cette égalité se réalise n'est pas automatiquement celui qui assurerait le plein-emploi des hommes et des machines. Car si le montant de l'épargne que les individus souhaitent constituer est supérieur au montant des sommes que les investisseurs sont désireux d'utiliser, l'insuffisance de l'investissement, par rapport à l'épargne souhaitée, diminue les quantités de biens produites et, de ce fait, les revenus distribués, et donc l'épargne réalisée. On atteint un équilibre, mais de sous-emploi.

Si, par crainte de l'avenir, notamment du chômage, les particuliers veulent ne pas réduire leur épargne, ou même veulent l'augmenter, alors que les investisseurs se dérobent, l'économie entre dans un cercle vicieux. En diminuant plus encore leurs consommations, les ménages amenuisent les débouchés des entreprises. Celles-ci, produisant moins, n'investiront pas. L'égalité entre épargne et investissement se réalisera à un niveau encore plus bas.

Partant de là, on conclut que, pour éviter le sous-emploi, et éventuellement pour briser le cercle infernal d'une aggravation constante de ce sous-emploi, il faut que l'État substitue ses propres dépenses à celles, insuffisantes, du secteur privé, mais sans augmenter les impôts, afin de ne pas réduire encore davantage consommations et investissements.

Bien avant que la théorie keynésienne apparaisse et se répande, on a fait du keynésianisme sans le savoir. Aujourd'hui comme hier, quand une dépression menace ou s'installe, des gouvernements augmentent les dépenses publiques et les financent par des emprunts. L'État embauche des hommes et des femmes chômeurs, qui deviendront de meilleurs consommateurs, il réalise des travaux publics ou achète des équipements, procurant ainsi des débouchés à des entreprises, dans l'espoir qu'elles embaucheront et achèteront davantage de biens intermédiaires, puis se remettront à investir dès qu'une reprise de l'économie se profilera. Ainsi la pompe des affaires sera réamorcée.

Politique séduisante et agréable pour les gouvernants et les gouvernés. Alors que des citoyens, dont on augmenterait les impôts, protesteraient, c'est volontairement que des détenteurs de réserves financières, pour les faire mieux fructifier, les prêtent à l'État. Ils n'ont aucune raison de réduire leurs dépenses de consommation et l'État augmente les siennes. Tout paraît devoir aller pour le mieux.

... mais désormais nocive

Certes, l'État dépensant aussitôt les sommes qu'il a empruntées, les liquidités du système bancaire ne sont pas réduites et les crédits à court terme susceptibles d'être faits aux entreprises n'en souffrent pas. Cependant, l'État est obligé d'offrir un taux d'intérêt suffisant pour attirer à lui des capitaux, éventuellement étrangers. (C’est le piège de l’argent-dette. ÉC) Les taux d'intérêt s'en trouveront vraisemblablement majorés, d'autant plus que l'État emprunte à long terme, se refusant à emprunter au moyen de bons du Trésor à trois, six ou douze mois qui le mettraient à la merci de ses prêteurs, comme ce fut le cas en France, en 1925, au temps du Cartel des gauches. Certains emprunteurs privés ne pouvant supporter des taux d'intérêt élevés seront évincés du marché des capitaux. À quoi s'ajoute que, si des capitalistes étrangers souscrivent aux emprunts d'État, il est particulièrement à craindre que les détenteurs de ces titres, inquiets tôt ou tard de l'avenir de la monnaie, les vendent tout à coup, provoquant une crise financière, voire de change.

On dit parfois que des investissements publics peuvent être plus utiles que ne l'auraient été les investissements privés. Cela est parfois vrai. Mais, le besoin d'investissement de l'État réapparaissant chaque année et la comptabilité publique ne prenant pas en compte leur amortissement, une bonne gestion exige qu'il finance ses investissements par des impôts.

Les tenants des politiques dites keynésiennes se plaisent à déclarer que la relance obtenue grâce au déficit public procurera des excédents budgétaires qui permettront de rembourser les emprunts précédents. L'expérience historique montre que, même s'il y a effectivement relance, aucun remboursement n'a lieu. Quand des excédents budgétaires apparaissent, les gouvernants s'empressent de les dépenser.

Le règlement des arrérages d'une dette publique opère un transfert de revenus des contribuables aux créanciers de l'État. L'ensemble des revenus des ménages ne s'en trouve pas diminué, mais les personnes actives, pressurées, risquent d'être découragées, tandis que les rentiers, bénéficiaires de ces transferts, n'y trouvent aucun motif d'accomplir des efforts productifs, bien au contraire. La succession de déficits accumulés amplifie la part des impôts ayant cet effet nocif.

En France, au budget de l'État de 1996, le service de la dette atteint 226 milliards, soit un peu plus de 16 % des recettes fiscales. Cette somme équivaut presque au montant des dépenses militaires (241 milliards). Et comme, en dépit de cette charge stérile, il faut que l'État continue à remplir, tant bien que mal, ses fonctions, les prélèvements obligatoires atteindront probablement 45 % du produit national en 1996. Une augmentation des prélèvements devenant dangereuse, ce sont des devoirs essentiels que l'État ne pourra plus assumer convenablement, à moins qu'il emprunte encore. Mais alors, sa dette augmentant sans cesse, son poids ne pourra plus jamais être contenu, sinon par une inflation forte qui en réduise en terme réel la charge nominale excessive. D'une telle inflation, on dira ci-après les dangers.

Quant à couvrir le déficit par des avances de la Banque de France, on verra au chapitre IV à quels excès cela a donné lieu, et les fortes inflations qui en ont résulté.

C'est donc à réduire, voire supprimer les déficits publics qu'il conviendrait de s'employer, pour non seulement atteindre à l'équilibre des dépenses hors dette — ce qui, d'après les prévisions budgétaires, ne sera même pas le cas en 1996, où le déficit atteindra 290 milliards, supérieur de 70 milliards aux intérêts de la dette -, mais pour couvrir par des recettes ordinaires la charge des intérêts. En effet, dans l'hypothèse d'un simple équilibre des recettes et dépenses publiques hors intérêts de la dette, celle-ci exprimée en pour-cent du PIB croîtra tant que le taux de croissance du PIB en valeur sera inférieur au taux d'intérêt moyen de cette dette.

Perspectives amères, qui auraient dû dissuader, dans le passé, d'abuser des déficits publics. Le seul remède est de tout faire pour accélérer la croissance. Elle seule peut permettre d'accroître les recettes fiscales sans élever les taux d'imposition.

La tentation de l'inflation

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Le libéralisme débridé

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Le refuge dans l'empirisme



CHAPITRE IV : UNE « MARCHANDISE MERVEILLEUSE »


« Ce qui affola les conquérants de l'Amérique ce fut l'or, d'une attraction si puissante sur l'homme sauvage ou civilisé... Le miracle de cette marchandise merveilleuse, c'est qu'aussitôt extraite elle est vendue puisque la frappe est libre, et qu'il est loisible à chacun de monnayer l'or en pièces trébuchantes... Cette marchandise singulière... n'a guère de fonction que comme signe représentatif des autres, office que remplit tout aussi bien, sinon mieux, le moindre chiffon de papier. » Georges Clemenceau, Le Grand Pan, 1896, (Imprimerie nationale, 1995, p. 123)

L'insuffisance de la demande de biens de consommation et d'équipement est la cause essentielle de la langueur actuelle des affaires et de la persistance du chômage. C'est à cette insuffisance qu'il faut d'abord remédier. Si on procurait des débouchés supplémentaires aux producteurs de biens de consommation et aux commerces situés en aval, les uns et les autres recommenceraient à embaucher et à investir en machines et en bâtiments. Les producteurs de ces équipements embaucheraient eux aussi, distribueraient davantage de salaires et réaliseraient plus de profits. Les rentrées fiscales augmenteraient et le montant total des aides aux chômeurs diminuerait. De multiples problèmes financiers et sociaux, que la dépression rend insolubles, pourraient être alors assez vite résolus.

Pour relancer la demande, il faut créer de la monnaie. Quelle monnaie ?


Échec aux banques

Les banques créent de la monnaie ou en détruisent selon les circonstances. Elles le font en accordant ou refusant des crédits, selon des règles, écrites ou non écrites, sans le respect desquelles elles deviendraient, tôt ou tard, insolvables.

Quand les banques créent de la monnaie en accordant des crédits, elles utilisent les dépôts que des particuliers ou des entreprises leur font en attendant d'en avoir l'usage. Mais elles peuvent prêter davantage, sachant qu'une grande partie des sommes qu'elles avancent, après avoir servi à des paiements, reviendront aux unes ou aux autres sous forme de dépôts.

L'ensemble du système bancaire peut ainsi créer de la monnaie, sans autre limite que le besoin qu'il a de fournir des billets à ceux de ses clients qui lui en demandent en échange de monnaie scripturale. Les billets constituant encore 16 % de la masse monétaire Ml (billets + comptes à vue), si l'ensemble des banques augmente de 10 milliards les crédits consentis, celles-ci auront besoin de demander 1,6 milliards de billets à la Banque de France.

Dans la mesure où la Banque de France le jugera souhaitable pour la bonne marche de l'économie, elle les leur fournira en échange de créances à court terme apportées par elles. La Banque de France peut créer de la monnaie à volonté puisque ses billets ont cours légal. Si elle estime que ses prêts à court terme ne suffisent pas à créer assez de monnaie, elle peut acheter des titres de créance à long terme, notamment des emprunts d'État. Cette élasticité du système bancaire est nécessaire à un bon financement de l'économie et à sa croissance, mais elle peut être excessive. Si la Banque de France considère qu'il y a excès de liquidités, elle rend plus difficiles ou plus coûteux ses concours aux banques commerciales, ou encore vend les titres qu'elle a en portefeuille, retirant ainsi de la monnaie du marché. De cette manière, elle peut freiner une accélération de la demande jugée incompatible avec les capacités de production françaises, donc inflationniste — à condition toutefois que des déficits budgétaires ou l'arrivée de capitaux étrangers n'en annulent pas les effets.

Dans le cas inverse de dépression économique, où la demande est inférieure aux capacités de production, la Banque de France peut certes diminuer ses taux d'intérêts à court terme, mais cela ne saurait toujours suffire à relancer l'économie. Cette baisse n'entraîne pas à coup sûr celle des taux à moyen et long terme, qui commandent l'investissement dans beaucoup de secteurs, notamment celui du bâtiment. Elle peut même faire monter les taux longs, dans la crainte, fut-elle injustifiée, d'un regain d'inflation. Et les taux courts risquent alors de remonter à leur tour.

Quand bien même une baisse générale et profonde des taux courts et longs serait obtenue, les entreprises qui n'ont pas de commandes suffisantes n'emprunteront pas : à quoi bon accroître le parc de ses machines ou ses stocks si on pense ne pas pouvoir vendre davantage ? L'exemple actuel du Japon est remarquable. Le taux d'intérêt à trois mois y est inférieur à 1 % et le taux à dix ans y est de moins de 3 % ; néanmoins, l'économie ne repart pas.

Quant aux particuliers, s'ils ont peur du chômage ou si leurs salaires ou autres revenus diminuent, ils hésiteront à s'endetter pour acheter des biens de consommation. Ceux d'entre eux qui seraient enclins à emprunter pour faire construire un immeuble ne le feront pas s'ils ont le sentiment que la valeur marchande de celui-ci risque de se déprécier.

Dans une telle conjoncture, la Banque de France est impuissante à faire sortir l'économie du cercle vicieux dans lequel celle-ci est enfermée : baisse des prix, de l'activité, des revenus et des consommations, réduction des rentrées fiscales, chômage, volonté des individus d'accroître une épargne de précaution qu'ils veulent liquide. Les banques qui récoltent cette épargne ne trouvent pas à la prêter dans sa totalité, sinon à l'État impécunieux, obligé d'accroître son déficit qui risque de devenir bientôt insupportable.

Alors il est utile, mais non sans danger, que soient émises des monnaies d'autre source que bancaire.



La tentation du papier

Une source possible de monnaie est la fabrication de papier-monnaie.

À la fin du XVIIIe siècle, des gouvernements aux abois ont utilisé la planche à billets, pièce de bois sur laquelle était fixée une plaque de cuivre gravée, qui servait à imprimer des morceaux de papier où était inscrit le nombre d'unités monétaires que chacun d'eux représentait.

Pendant la guerre d'indépendance des colonies britanniques d'Amérique, le Congrès continental, pour faire face à ses besoins urgents, émit du papier-monnaie en quantités telles qu'il perdit bientôt toute valeur.

Le fantasme des assignats

Quinze ans plus tard, en France, en janvier 1790, la Constituante créa une Caisse de l'extraordinaire, chargée de centraliser le produit des ventes de biens du domaine royal et de biens ecclésiastiques déclarés biens nationaux. En même temps, elle décréta l'émission d’assignats sur cette caisse.

Dans l'ancien droit, on appelait assignat l'action d'asseoir une rente sur un bien-fonds. Ces premiers assignats étaient des délégations sur le prix de vente prochain des biens nationaux.

On en émit d'abord pour un montant de 400 millions, qui correspondait à peu près à la valeur des biens à vendre. Ils portaient intérêt à 5 % et n'étaient constitués que de grosses coupures de 1000, de 300 et de 200 livres, qui matérialisaient la reconnaissance d'une sorte de créance hypothécaire. Ils n'étaient pas une monnaie et reçurent bon accueil.

Mais, dès avril 1790, un décret de l'Assemblée nationale fit de ces assignats une monnaie ayant cours entre toutes personnes dans toute l'étendue du royaume, devant être reçue comme espèce sonnante dans toutes les caisses publiques. Dans l'esprit de l'Assemblée nationale, il s'agissait à la fois de remédier à la pénurie de numéraire et de pourvoir aux besoins du Trésor en émettant un montant d'assignats bien supérieur à la valeur des biens mis en vente.

En 1793, on en avait émis arbitrairement pour près de 4 milliards et ils avaient perdu plus de 80 % de leur valeur par rapport aux pièces d'or ou d'argent qui circulaient encore plus ou moins clandestinement. Ils furent alors échangés, à raison de 30 pour 1, contre des mandats territoriaux, ayant eux-mêmes cours légal et forcé mais qui, bientôt, perdirent à leur tour toute valeur, cependant que la circulation de pièces d'or et d'argent était de nouveau légalisée. Mauvais souvenir !

Il existe cependant quelques exemples d'émissions de papier-monnaie d'État moins pernicieuses. Aux États-Unis, de 1860 à 1865, pendant la guerre de Sécession, des greenbacks (le dos des billets était de couleur verte) furent émis pour financer la guerre.

En Angleterre, pendant la Première Guerre mondiale, le Trésor britannique émit des currency notes pour 350 millions de livres, tandis que la Banque d'Angleterre, dont les billets avaient aussi, en fait, cours forcé, élevait leur circulation de 29 à 87 millions de livres seulement.

Greenbacks et currency notes furent, finalement, après quelques années, incorporés dans le bilan de la banque d'émission du pays, partageant ainsi la dépréciation des billets de celle-ci, avec lesquels ils se confondirent. En ces deux cas, l'inflation fut forte : au temps des greenbacks les prix doublèrent presque ; ils firent plus que doubler au Royaume-Uni? au temps des currency notes. Les détenteurs de ces billets, moins spoliés que ceux d'assignats, perdirent environ la moitié de leur pouvoir d'achat.

Les avances faites à l'État

Les banques ayant reçu le privilège d'émettre des billets permettant de régler des transactions plus commodément qu'avec des pièces ont toujours été plus ou moins considérées par les gouvernements, en cas de besoin, comme au service de l'État qui leur avait concédé ce privilège, même quand elles étaient des sociétés privées. Lorsqu'un État exigeait de la banque d'émission qu'elle lui octroie des crédits, on disait qu'il faisait marcher la planche à billets.

Pendant presque tout le XIXe siècle, et jusqu'en 1914, les billets de la Banque de France, étant librement convertibles en or ou en argent, n'étaient pas du papier-monnaie, mais des titres représentatifs de métaux précieux. C'est seulement de mars 1848 à août 1850, qu'en raison des troubles révolutionnaires, la convertibilité des billets fut suspendue et qu'un pouvoir libératoire leur fut conféré. Il en alla de même en 1870, un mois après la déclaration de guerre à l'Allemagne.

Dès 1873, la Banque de France reprit, en fait, le remboursement en or de ses billets, mais le cours forcé ne fut officiellement aboli qu'en janvier 1878. Pendant ces deux périodes d'inconvertibilité et de cours forcé, les billets de la Banque de France étaient du papier-monnaie. Redevenus officiellement convertibles en janvier 1878, ils le restèrent jusqu'en août 1914, tout en conservant le caractère de monnaie légale.

Durant tout ce siècle, les gouvernements demandèrent de temps à autre à la Banque de France de consentir des avances au Trésor, non seulement aux époques de cours forcé, mais aussi lorsque ses billets étaient convertibles en or ou en argent. La Banque le fit, non sans rechigner. Ces avances portèrent d'abord intérêts, mais lors du renouvellement du privilège de la Banque, en 1897, alors qu'elles furent portées à 180 millions, elles devinrent désormais sans intérêt. En 1911, une avance supplémentaire de 20 millions fut accordée. Il était tacitement convenu que ces sommes ne seraient jamais remboursées.

Échelonnées sur tout le siècle, ces créations de monnaie au profit du Trésor furent, au total, relativement faibles. En 1913, elles ne s'élevaient qu'à 3 % du montant des engagements à vue (billets en circulation et comptes courants de dépôts à la Banque de France), seulement 1,2 % de la valeur cumulée des pièces et billets en circulation. En raison de cette modération, les conséquences n'en avaient pu être que bénéfiques.

Il en alla tout autrement à partir de 1914. À cause des avances consenties pendant et après la guerre, les créances de la Banque sur le Trésor s'élevèrent à 67 % de son actif au début de 1919, atteignirent 74 % en 1921 et se maintinrent presque à ce niveau jusqu'à la fin de 1926. Corrélativement, le coût de la vie fut multiplié par cinq en douze ans.

La même opération d'émission de papier-monnaie pour le compte de l'État eut lieu, avec une plus grande ampleur encore, de 1939 à 1949, années pendant lesquelles la Banque de France fournit à l'État plus de 700 milliards de francs. En neuf ans, les prix furent multipliés par vingt.

Inévitable était le recours à la planche à billets en temps de guerre et pendant les années de reconstruction d'après guerre. Il était impossible que des augmentations d'impôts pussent faire face aux énormes dépenses effectuées alors par l'État. Il les couvrit en partie par des emprunts et, quant au reste, se trouva contraint de le faire par des émissions abondantes de monnaie. Il opéra ainsi un prélèvement indirect sur les créanciers de toutes sortes, sur tous les titulaires de revenus fixes ou de revenus ne s'élevant pas autant que la hausse des prix. Sans le vouloir, il avantagea indûment les débiteurs privés aux dépens de leurs créanciers. Une telle pratique n'est pas admissible en temps normal.

Que des émissions de monnaie par l'État lui-même ou pour son compte par la Banque de France aient été souvent abusives et que les effets en aient été alors déplorables n'est pas une raison pour les proscrire dans d'autres circonstances et selon des modalités différentes.

Ce qui advint au temps où les monnaies étaient métalliques est, à cet égard, riche d'enseignements.

L'âge d'or... et d'argent

Quand la monnaie était faite principalement de pièces, la frappe d'or ou d'argent retirait une certaine quantité de ce métal du marché, ce qui maintenait son prix au niveau résultant de la définition métallique de l'unité monétaire — sans quoi il eût fléchi en période de forte production.

D'autre part et surtout, le système fournissait à l'apporteur du métal un pouvoir d'achat sans qu'il eût rien à produire en contrepartie. La demande de biens se trouvait ainsi augmentée, sans qu'il y eût, de ce fait, plus de biens disponibles. De même, lorsque l'excédent de la balance des opérations courantes permettait aux nationaux d'acquérir des devises qui servaient à acheter à l'étranger de l'or aboutissant dans les caves de la Banque d'émission, l'opération agissait doublement sur le marché national des biens et services : il y avait moins d'offres de marchandises importées et la monnaie obtenue de la Banque d'émission, en échange de métal précieux, constituait un pouvoir d'achat sans contrepartie immédiate de productions de biens.

En les dépensant, les individus qui avaient acquis ainsi pièces ou billets engendraient une activité dans le pays, à condition toutefois qu'une production nationale accrue répondît à la demande supplémentaire de biens. Il fallait, pour cela, que les habitants du pays eussent la possibilité et surtout la volonté de travailler davantage. Si, faute d'un effort créatif suffisant, on recourait à des importations pour satisfaire la consommation supplémentaire, la balance commerciale se détériorait et une part de la monnaie créée allait à l'étranger, là où un surcroît d'activité avait lieu.

Au XVIe siècle, des galions ont apporté d'Amérique en Espagne de grandes quantités d'or provenant du pillage des richesses accumulées au Mexique et au Pérou, auxquelles s'ajouta l'argent extrait de mines très productives par une population indigène cruellement exploitée. Bien que des corsaires eussent détourné certaines cargaisons vers d'autres pays, des quantités considérables de métaux précieux parvinrent en Espagne, à titre public ou privé, de 1520 à 1650, et se répandirent peu à peu en Europe occidentale.

Une partie de l'or et de l'argent arrivés d'outre-Atlantique servit à fabriquer des objets d'orfèvrerie, mais une autre fut frappée en pièces de monnaie. Abondance monétaire d'autant mieux venue qu'au XVe siècle l'Europe avait connu une certaine pénurie de numéraire. Grâce à ces pièces, la demande accrue de biens provoqua le développement d'activités multiples, non seulement en Espagne, mais aussi dans les pays voisins d'Europe, d'où les Espagnols importèrent ce qu'ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas produire eux-mêmes.

CETTE INJECTION DE MONNAIE N'ENTRAÎNA, EN ESPAGNE ET EN EUROPE, QU'UNE FAIBLE HAUSSE DES PRIX.

D'après les indices qui ont été rétrospectivement calculés, elle ne semble pas avoir excédé 2 % l'an en Espagne. En France et en Angleterre, à en croire les séries de prix particuliers dont on dispose, la hausse, plus tardive, aurait été aussi de 2 % jusqu'à la fin du XVIe siècle. L'inflation fut donc partout assez lente pour n'être pas nocive. Les progrès matériels d'alors eurent certes bien d'autres causes, mais ils auraient sans doute été moindres sans l'expansion monétaire survenue.

Il en fut de même au XIXe siècle. La production d'or mondiale s'est accrue à trois reprises. Entre 1820 et 1840, elle doubla ; entre 1845 et 1853, elle s'éleva de trente-cinq à deux cents tonnes par an grâce aux mines d'or de Californie, puis elle déclina légèrement jusqu'en 1888. De nouveau, elle s'accrut fortement lorsque furent mises en exploitation des mines d'or en Afrique du Sud et en Australie : elle atteignit sept cents tonnes en 1912. La production de l'argent, qui bénéficiait aussi jusqu'en 1875 de la frappe libre dans la plupart des pays occidentaux, sauf en Angleterre, fut plus régulièrement croissante : de sept cents tonnes en 1845 à deux mille tonnes en 1875.

Il n'était guère satisfaisant que le développement économique du monde dépende, pour une part, du hasard de découvertes de mines procurant du métal précieux.Il ne l'était pas non plus que ces mines donnent lieu à des bagarres parfois mortelles entre prospecteurs individuels ou que leur mise en valeur par de grandes sociétés s'opèrent en soumettant leurs travailleurs à des conditions de vie effroyables. Mais le fait est que, jusqu'en août 1914, cela a contribué, de façon parfois insuffisante mais jamais excessive, au financement de la croissance économique dans nombre de pays. Si, en 1876, les pays d'Europe et les États-Unis n'avaient pas supprimé la frappe libre de l'argent, en raison de la forte croissance de sa production - devenue en partie un sous-produit de celle du plomb -, on aurait sans doute évité le ralentissement de croissance observé ensuite pendant une trentaine d'années en Occident.

Effets bénéfiques pour la France

Les trois fortes augmentations de la production mondiale d'or survenues au XIXe siècle se répercutèrent en France. La balance des paiements courants ayant été le plus souvent positive, particulièrement au cours des années 1850 à 1869 et à partir de 1885 (3 % du PIB de 1895 à 1910), la partie de l'excédent qui ne servait pas à faire des prêts ou des investissements à l'étranger se réglait sous forme d'importations de métaux précieux. L'or et l'argent importés, non consacrés à de l'orfèvrerie, étaient transformés en monnaie, soit par frappe de pièces, soit par échange contre des billets à la Banque de France.

Bien qu'il y ait eu évidemment d'autres facteurs de croissance économique, il est instructif de constater la relation en France entre le montant du métal ainsi monétisé et l'augmentation du PIB.


On voit que pendant les périodes 1820-1840, 1849-1869, 1902-1913, où les créations de monnaie provoquées par des importations de métaux précieux ont été fortes, les taux de croissance du PIB ont été les plus élevés, dépassant ou atteignant 2 % l'an, au lieu de 1 % de 1840 à 1849 et de 1869 à 1902, lorsque cette monétisation a été faible.

Au XXe siècle, billets contre métal

Depuis que, le 4 août 1914, l'or ne peut plus être transformé en pièces de monnaie au gré de chacun (sauf aux États-Unis, où cela n'adviendra qu'en 1933), sa production a continué à créer de la monnaie quand il aboutissait dans la cave d'une Banque d'émission, mais une monnaie exclusivement fiduciaire, sous forme de billets où de crédits inscrits dans les comptes de la Banque.

Ce ne fut pas possible en France, de l'été 1914 à l'été 1926, le prix de l'or sur le marché étant supérieur à celui auquel la Banque de France était autorisée à l'acheter. En 1926, on revint en France à des mécanismes de création monétaire proches de ceux d'avant guerre. Certes, les billets de la Banque de France ne furent plus jamais convertibles en pièces d'or, mais des entrées d'or furent de nouveau susceptibles d'engendrer des créations de monnaie.

Une loi du 7 août autorisa en effet la Banque à procéder à des achats d'or, d'argent et de devises aux cours du marché, et à émettre des billets pour un montant correspondant. En fait, la Banque de France n'acheta jusqu'en juin 1928 que des devises — pour 26 milliards de francs. Mais après que la loi du 25 juin 1928 eut donné la nouvelle définition du franc en or, elle eut l'obligation de rembourser ses billets en lingots d'or et d'acheter l'or qu'on lui présentait en émettant en contrepartie des billets ou en inscrivant dans ses livres des crédits.

Entre août 1926 et 1931, ses avoirs en devises et or s'élevèrent de 55 milliards de francs. Pendant cinq ans et demi, la Banque de France a ainsi injecté dans la circulation 10 milliards de francs par an en moyenne, soit 2,5 % du PIB en valeur de 1929.

Ces injections de francs ne sont pas étrangères au fait que, de 1926 à 1927, le PIB en volume n'ait baissé que de 2 %, malgré la brutalité du choc constitué au deuxième semestre 1926 par une appréciation de moitié du franc sur le marché des changes, le dollar passant de 50 à 25 francs. Mieux encore, elles ont provoqué ou permis une augmentation du PIB de 26 % en 1928 et de 9 en 1929. Elles ont contribué aussi à ce qu'en 1930 et 1931 le PIB ne baisse en France que de 3, puis de 4 %, alors qu'aux États-Unis sa chute était de 8, puis de 10.

Inversement, de 1931 à 1935, l'encaisse-or et de devises de la Banque de France ayant baissé de 11 milliards, la destruction d'une partie de la monnaie antérieurement créée a entraîné une diminution du PIB de 12 % en quatre ans.

Substitut : les droits de tirages spéciaux sur le FMI

Depuis qu'aucune monnaie n'est plus définie par un poids d'or et que les banques d'émission n'en achètent plus en contrepartie de monnaie émise par elles, l'utile source d'approvisionnement de l'économie mondiale en liquidités constituée par la production d'or a disparu.

La possibilité reconnue, en 1967, au Fonds monétaire international de créer, avec l'accord de ses membres, de la monnaie sous le nom de droits de tirages spéciaux (DTS), constitue un moyen de réaliser ce que la production d'or fit autrefois, et de manière a priori préférable. Tandis que la production d'or à des fins monétaires gaspillait des efforts humains et des équipements, l'émission de monnaie par le FMI ne comporte presque aucun frais. Et alors que la production d'or était sans rapport direct avec les besoins en monnaie de l'économie mondiale, le FMI pourrait doser ses émissions selon ces besoins.

Ce sont les États-Unis qui, en 1966, voyant leurs réserves d'or fondre - bien que leur balance des paiements courants fut encore excédentaire-, prétendirent que l'économie mondiale allait souffrir d'un manque de liquidités. Ils voulurent que le Fonds monétaire international fut utilisé pour créer, sans contre-valeur, de la monnaie qui serait répartie entre les membres du FMI.

Lorsque des DTS furent émis pour la première fois, en 1970, les hausses des prix des matières premières et des prix à la consommation étaient déjà devenues générales. Cette création de DTS a malheureusement coïncidé avec une ample augmentation des liquidités internationales par les banques commerciales, multipliant les eurodollars hors de toute réglementation : le montant de ceux-ci dans les dix grands pays développés autres que les États-Unis s'éleva de 19 milliards en 1966 à 68 en 1970, à 170 en 1974, et à 600 en 1980.

Ce n'est pas un hasard si, pendant les années 70, la hausse des prix à la consommation a été en Allemagne, aux États-Unis, en France et au Royaume-Uni? respectivement de 7, 8, 10 et 13 %, au lieu de 2, 2,5, 4 et 4 % dans ces mêmes pays pendant la décennie précédente. Quant aux prix des matières premières, l'indice Moody's, en hausse de seulement 1 % pendant les années 60, il augmenta en moyenne de 13 % pendant les années 70. L'inflation, alors, eut certes d'autres causes que monétaires, mais l'émission de DTS, s'ajoutant à l'expansion des liquidités internationales par les eurodollars, n'a pu manquer d'y contribuer. Il y a là l'exemple d'une création ex nihilo de monnaie ayant eu lieu à contretemps.

CETTE MÉSAVENTURE NE SUFFIT PAS À INTERDIRE À JAMAIS UNE TELLE OPÉRATION. Le FMI en a opéré depuis lors quelques autres, plus justifiées.




CHAPITRE V : DU BON USAGE DE LA PLANCHE À BILLETS


Je prétends que, dans la conjoncture actuelle, à condition d'entourer l'opération de garde-fous, l'émission de monnaie ex nihilo par la Banque de France, sans qu'existe aucune créance en contrepartie, est indispensable pour sortir notre économie de son anémie.
Faire marcher la planche à billets ? L'expression est doublement anachronique, les billets étant imprimés sur des rotatives et la masse monétaire constituée, pour les quatre cinquièmes, d'inscriptions dans des comptes bancaires à vue. J'emploie néanmoins ce terme par provocation, pour aller au-devant de la réaction psychologique défavorable de Français informés des turpitudes de notre histoire monétaire.

L'opération préconisée ici est fondamentalement différente des émissions de papier-monnaie dont j'ai relaté les mauvais effets. Lorsque les gouvernements sont libres d'émettre de la monnaie au profit de l'État, ou peuvent faire pression sur leur banque centrale pour qu'elle lui en fournisse gratuitement, ils résistent souvent mal à la tentation d'en abuser. On empêchera cela.

Cette émission n'est pas identique non plus à celle de DTS qui fournissent un actif supplémentaire aux banques centrales et permettent d'équilibrer plus aisément les balances des paiements.

Tout autres aussi sont les créations de monnaie effectuées couramment par une banque d'émission en tant que dispensatrice de crédits aux entreprises et aux particuliers par l'intermédiaire de banques commerciales. Ces crédits consentis aux entreprises trouvent leur justification dans les productions qu'ils financent, dont la vente permettra de les rembourser. Les crédits à la consommation des ménages seront suivis, quelques mois après, par des remboursements, majorés d'un intérêt qui diminue le revenu disponible de l'emprunteur.

Il s'agit ici de fournir aux ménages un pouvoir d'achat supplémentaire, qui n'alourdisse en rien les coûts de production et qui, n'étant pas remboursable, leur permette d'accroître leur demande de biens sans la restreindre par la suite.

Cela doit être fait seulement lorsque l'insuffisance de la demande globale est la cause d'une activité productrice inférieure aux capacités de production. De même en médecine, un remède peut être contre-indiqué pour un patient en raison de sa complexion ou de son état de santé du moment ; prescrit à bon escient et bien dosé, il sera salutaire.

Pour que des émissions de monnaie ex nihilo interviennent au bon moment et en quantités convenables, la décision ne pourra être prise que par une autorité indépendante du gouvernement et capable de bien apprécier la situation économique du pays.

La monnaie ainsi créée ne pourra en aucun cas être remise au Trésor, ce que d'ailleurs les accords européens et le statut de la Banque de France interdisent désormais.

Le choix du moment

!!!Pour que la création de monnaie sans contrepartie soit féconde, il faut que soient réunies TROIS CONDITIONS. Elles le sont actuellement en France, et dans d'autres pays européens.

Des capacités de production mobilisables

Une première et principale condition est que le produit national soit inférieur aux capacités de production, afin que le supplément de demande n'ait pour effet ni un renouveau d'inflation, ni un excès d'importations.

Actuellement, d'après les enquêtes de l'INSEE auprès des chefs d'entreprises françaises, leurs capacités de production ne sont utilisées qu'à moins de 85 %. Encore est-ce là une constatation ne tenant compte que des machines existantes et des travailleurs employés ou immédiatement disponibles et compétents. Une étude récente de la Banque de France indique que dans l'industrie les possibilités d'accroissement de la production, sans modification de la durée du travail, des effectifs ou du travail posté, serait de 5,6 % et, qu'avec une éventuelle augmentation de la durée du travail et des effectifs dans des limites raisonnables, elle atteindrait 16 %. La capacité de produire pourrait être en outre assez rapidement accrue par des investissements. Ils sont actuellement inférieurs de 20 % à ce qu'ils étaient en 1990, bien que l'autofinancement des entreprises atteigne en moyenne une ampleur telle que beaucoup ne rencontreraient aucune difficulté financière à investir pour répondre à un surplus de demande. Et plus de trois millions de chômeurs sont disponibles. Leurs aptitudes professionnelles ne sont pas toujours suffisantes ; mais nombre d'entre eux pourraient être rapidement mis à niveau.

Des prix assagis

Parce qu'une hausse plus ou moins rapide des prix a sévi pendant une cinquantaine d'années, on est enclin à méconnaître que les temps ont changé. L'inflation s'est réduite en Europe depuis environ dix ans ; elle a maintenant disparu sous le double effet de politiques économiques plus restrictives et de concurrences s'exerçant à travers le monde entier. Aujourd'hui, le risque n'est plus une forte hausse générale des prix, mais leur baisse, comme il advint au cours des années 30. La politique économique doit agir en conséquence. Si un accroissement de la demande globale ne faisait que rapprocher celle-ci de l'offre potentielle, le niveau de l'ensemble des prix ne s'élèverait pas ou peu.

Une balance des paiements excédentaire

Un excédent de la balance des paiements courants montre que l'économie nationale, même si elle produit moins qu'elle ne pourrait, produit plus qu'elle ne consomme.

Dans un pays où il n'y aurait presque pas de chômage et où le PIB croîtrait rapidement — comme ce fut longtemps le cas au Japon - on pourrait considérer cet excédent comme bénéfique, parce qu'il permettrait d'acquérir des créances sur l'étranger ou d'y acheter des entreprises. Le jour, plus ou moins lointain, où, la population de ce pays ayant vieilli, le nombre de travailleurs sera réduit, les ressources dont il disposera à l'étranger lui éviteront une baisse de son niveau de vie. Mais un tel excédent n'est pas un objectif valable pour la France, où de nombreux travailleurs sont au chômage et où PIB et niveau de vie croissent trop lentement, si même ils ne baissent pas. L'excédent doit être utilisé, au moins en partie, pour accroître les consommations et les investissements intérieurs, grâce à un supplément d'importations.

La charge de la décision

Le nouveau statut de la Banque de France, entré en vigueur le 1er janvier 1994, confie au Conseil de la politique monétaire, formé de personnalités connaissant bien les problèmes économiques, la charge de la politique monétaire de la Banque. Il est présidé par le gouverneur ; les deux sous-gouverneurs en sont membres ; nommés par le gouvernement pour six ans, tous trois sont irrévocables. Les six autres membres sont nommés aussi par le gouvernement, mais selon une procédure limitant ses choix. Ils sont aussi irrévocables et leur mandat, de six ans, n'est pas renouvelable. Les conditions d'indépendance et de compétence sont ainsi réunies autant qu'il est possible.

Ce Conseil a la responsabilité de définir et mettre en œuvre la politique monétaire dans le but d'assurer la stabilité des prix. Il a mission aussi de favoriser, dans la mesure de ses moyens, la bonne marche de l'économie.

C'est à ce Conseil qu'il faut confier le soin de juger si la situation de l'économie française justifie une émission de monnaie sans contrepartie de créances, et quelle quantité serait appropriée. Le ministre de l'Économie et des Finances, qui a le droit de venir siéger au Conseil avec voix consultative, pourrait y faire entendre l'avis du gouvernement, suggérer une émission ou la déconseiller en fonction de la politique économique menée, mais il ne pourrait ni l'imposer, ni s'y opposer.

Nul doute, cependant, que le Conseil serait attentif à ses propos, comme aussi à ceux tenus à l'Assemblée nationale ou au Sénat dans les commissions devant lesquelles le gouverneur de la Banque est appelé à s'exprimer.

Les gouverneurs des Banques centrales considèrent généralement que la stabilité des prix est réalisée quand la hausse du coût de la vie n'excède pas 2 à 3 % l'an. Si la hausse était inférieure, et si le Conseil de la politique monétaire estimait que la croissance de l'économie française pouvait être accélérée sans risque d'inflation ni de déficit de la balance des opérations courantes, il remplirait sa mission en décidant une émission de monnaie. Il le devrait plus encore si le coût de la vie venait à baisser, la Banque étant incapable, en minorant seulement ses taux directeurs, d'empêcher que s'enclenche une déflation.

Pour que la Banque puisse ainsi injecter de la monnaie, le vote d'une loi sera nécessaire pour l'y habiliter et l'autoriser à inscrire à l'actif de son bilan, au paragraphe « autres rubriques d'actifs », une ligne intitulée « émissions faites en application de la loi du... ».

Comment faire ?

La loi d'août 1993 interdit à la Banque de France d'autoriser des découverts ou d'accorder tout autre type de crédit au Trésor public ou à tout organisme ou entreprises publics. Il est donc exclu que la monnaie créée soit remise à l'État.

Elle ne devra pas non plus être utilisée pour fournir des ressources à des personnes privées qui en reçoivent normalement de l'État ou de collectivités territoriales - familles nombreuses, chômeurs, vieillards dépendants, indigents, entreprises naissantes ou en difficulté -, car la Banque de France subventionnerait indirectement la puissance publique, en se substituant à elle, alors qu'il incombe à celle-ci de trouver par ses impôts les ressources nécessaires à l'accomplissement de ses tâches.

Une seconde raison d'interdire à la Banque de telles subventions est que, une fois accordées, elles devraient inévitablement être renouvelées chaque année, alors que la création de monnaie ex nihilo ne devrait intervenir qu'en fonction de circonstances économiques passagères.

C'EST DONC DIRECTEMENT AUX HABITANTS DU TERRITOIRE FRANÇAIS QUE LA MONNAIE CRÉÉE DEVRA ALLER.

S'agissant de relancer la consommation de façon aussi générale et uniforme que possible, aucune catégorie sociale ne devra être avantagée plus qu'une autre, afin que le fonctionnement des marchés ne soit en rien perturbé. Si l'État veut favoriser tels ou tels individus ou influencer le comportement de certains acteurs de la vie économique, qu'il agisse de son côté ! Ce n'est pas à cette opération de relance qu'il incombe de le faire. D'ailleurs, la Banque de France ne serait pas qualifiée pour en décider. Cela l'exposerait à des revendications de toutes sortes si on prétendait cibler la distribution de monnaie, et ce serait inextricable.

Le mot capitation désignant un impôt uniforme prélevé par tête d'habitant, l'allocation versée à chacun serait UNE CAPITATION INVERSÉE ! Mille ou deux mille francs, par exemple, seraient versés, un beau jour, à toute personne résidant régulièrement en France métropolitaine et dans les départements ou territoires d'outre-mer, quels que soient son âge, sa nationalité ou ses revenus.

Le moment serait librement choisi par la Banque de France, qui ne serait nullement obligée de répéter l'opération. Elle garderait la faculté de la refaire si la conjoncture économique le rendait souhaitable.

La simplicité d'une répartition uniforme serait bienvenue en notre temps où bien des décisions publiques sont souvent assorties de tant de modalités et de conditions que les citoyens n'y comprennent rien. L'uniformité de la somme allouée à chaque habitant la rendrait plus utile à ceux dont les ressources sont faibles qu'aux plus fortunés. Elle serait globalement plus élevée pour une famille nombreuse. Tant mieux !

Pour écarter toute suspicion de détournement par l'État, les sommes devraient parvenir aux bénéficiaires sans passer par le Trésor public. Presque tous les habitants majeurs ayant un compte en banque ou aux Chèques postaux ou dans une caisse d'épargne, c'est à ce compte que l'allocation serait versée, ainsi que celles de leurs enfants mineurs. Ceux qui n'en ont pas auraient à s'en faire ouvrir un ; les Chèques postaux devraient l'accepter. Les radios, les journaux et la télévision annonceraient cette distribution. Des imprimés seraient à la disposition des habitants, là où ils auraient un compte. Ils auraient à y inscrire leur nom, le numéro du compte sur lequel ils demanderaient que leur soit versée l'allocation, leur adresse, leur numéro d'identification à l'INSEE (mentionné sur leur carte d'assurance-maladie), les noms de leurs enfants à charge inscrits sur ladite carte ou, à défaut, sur tout autre document. Ils certifieraient sur l'honneur n'avoir pas fait la même demande à un autre compte.

Les banques, les Chèques postaux ou les caisses d'épargne adresseraient, chaque jour ou chaque semaine, à la Banque de France la liste de leurs clients ayant demandé l'allocation et seraient crédités des sommes correspondantes. La Banque établirait, sur informatique, la liste nominative de toutes les allocations accordées, avec mention du numéro d'identification pour faciliter les rapprochements, afin que les demandes multiples puissent être détectées et sanctionnées. Pour faciliter à la Banque ce contrôle, elle serait autorisée à limiter, éventuellement, le nombre de banques habilitées à octroyer ces allocations. Pour couvrir leurs frais, les banques commerciales et la Banque de France se partageraient une somme de 10 francs par allocation attribuée, s'ajoutant à celle-ci.

Au terme des trois mois accordés pour formuler une demande d'allocation, le nombre de celles-ci seraient confronté au chiffre de la population au 1er janvier précédent, publié par l'INSEE. Une différence apparaîtrait, du fait d'habitants n'ayant pas voulu ou pas pu formuler de demande. La somme correspondant à cette différence serait versée par la Banque de France à des associations caritatives, en accord avec le président de l'UNIOPSS (Union nationale interfédérale des organismes privés sanitaires et sociaux).
Quels effets ?

La population résidant sur le territoire français, y compris les départements d'outre-mer, étant en décembre 1995, d'après l'INSEE, de 59,8 millions d'habitants, on peut supposer qu'elle sera de 60 millions en 1997. Si on allouait, par exemple, 2 000 francs à chaque habitant, 120 milliards de francs seraient injectés dans l'économie, soit un peu moins de 2 % du produit intérieur marchand (compte tenu des départements d'outre-mer non retenus par les comptes de la nation), 6,7 % de la masse monétaire Ml (billets et dépôts à vue), 3,7% de M2 (Ml + dépôts d'épargne), 2,2 % de M3 (M2 + dépôts à terme et SICAV monétaires).

L'effet direct serait une augmentation de la consommation. Il est difficile d'évaluer quelle partie de l'allocation serait épargnée. Actuellement, l'épargne individuelle se situe entre 13 et 14 % du revenu disponible après impôts directs. Le supplément de revenu serait peut-être davantage épargné ; seule l'expérience permettrait de le dire.

L'accroissement de la consommation se porterait probablement moins sur l'alimentation et les services que sur des biens manufacturés, ce qui accélérerait d'autant mieux l'investissement. Les investissements supplémentaires auraient un effet multiplicateur sur la demande intérieure, c'est donc l'ensemble de l'activité qui se trouverait stimulée.

L'augmentation de la production réduirait les coûts unitaires, car les entreprises ont des coûts fixes : les intérêts des emprunts, les primes d'assurance, la taxe professionnelle, les salaires des dirigeants et ceux des employés accomplissant des tâches administratives qui sont à peu près indépendants des quantités produites. Même les salaires versés aux ouvriers n'augmenteraient d'abord pas proportionnellement aux productions si le rythme de travail était auparavant anormalement faible.

Certains producteurs profiteraient certes de cette baisse de leurs coûts unitaires pour élargir leurs marges. Mais la forte concurrence intérieure et extérieure s'exerçant actuellement sur les marchés ferait qu'un grand nombre d'entreprises réduiraient leurs prix de vente pour conserver ou développer leur clientèle ou pour accroître leurs parts de marché à l'exportation. Des emplois seraient créés, non pas immédiatement à proportion des augmentations de production, mais leur nombre ne serait pas négligeable et irait croissant.

Les ventes aux ménages procureraient des rentrées supplémentaires de TVA au Trésor public et le surcroît de bénéfices réalisés par les sociétés augmenterait, l'année suivante, le rendement de l'impôt qui les frappe.

Les importations de biens et services s'élèveraient évidemment puisqu'elles fournissent actuellement 20 % des ressources utilisées, tandis que les exportations seraient favorisées seulement par une légère baisse des prix unitaires. Mais l'existence d'un large excédent de la balance des opérations courantes, 45 milliards en 1994 (compte tenu du déficit des balances des départements d'outre-mer), et 84 milliards en 1995 soit 1,1 % du PIB, permet d'amputer cet excédent sans inconvénient.

Selon que les sommes distribuées seraient dépensées ou épargnées, les flux monétaires provoqués différeraient, mais toutes augmenteraient la masse monétaire. Si M3 était enflée, comme indiqué ci-dessus, de 2,2 %, elle s'élèverait dans l'instant au-dessus de la norme fixée par la Banque de France pour la croissance de M3, mais l'augmentation du PIB en résultant élèverait la norme fixée par la Banque, qui l'est en additionnant la croissance du PIB et la hausse tolérée des prix.

D'un côté l'augmentation de la masse monétaire aurait normalement pour effet une baisse du taux d'intérêt à court terme, mais, d'un autre côté, le développement de l'activité induirait des demandes supplémentaires de crédit aux banques, qui tendraient à élever ce taux. Il incomberait à la Banque de France, par une variation de ses taux directeurs ou en réactivant le système des réserves obligatoires, de contrecarrer la baisse éventuelle du taux d'intérêt à court terme si elle l'estimait contraire au maintien du cours du franc au niveau souhaité.

À partir du troisième trimestre 1997, la seconde distribution de 1 000 francs cumule ses effets avec ceux de la première. On peut lire sur ces tableaux les effets de ces deux distributions de monnaie, trimestre par trimestre, en 1997 et pour les années 1997, 1998 et 1999.

Si l'on considère les moyennes annuelles, on voit qu'en 1997 le PIB marchand serait accru de 0,8 %, ce qui résulte rait d'une augmentation de 1,1 % de la consommation des ménages. (D'après le modèle, l'augmentation, en 1997, de la consommation de produits agro-alimentaires ne serait que de 0,33 %, celle de services de 0,54, tandis que celle de produits manufacturés serait de 2 %. Les mêmes différences se retrouvent au cours des années 1998 et 1999.)

La hausse des investissements des entreprises atteindrait 2,2 %. La relance de la consommation, loin d'avoir un effet inflationniste, permettrait, au moins à court terme, une baisse des coûts unitaires de production. D'où une baisse de 0,2 % des prix à la consommation par rapport à ce qu'ils auraient été, et une hausse du pouvoir d'achat du salaire horaire de 0,1 %. Les importations augmenteraient de 1,5 %, sous le double effet de la consommation et de l'investissement. Les exportations seraient en légère augmentation grâce à la baisse relative des coûts unitaires. L'emploi s'accroîtrait en moyenne de vingt mille personnes - dont trente-cinq mille au quatrième trimestre - si bien que le nombre des demandes d'emploi non satisfaites diminuerait en moyenne de quatorze mille, dont vingt-quatre mille au quatrième trimestre. L'excédent du commerce extérieur serait réduit de 25 milliards, mais demeurerait largement positif. Le déficit public serait réduit de 22 milliards.

La durée des effets varie selon les grandeurs considérées. En 1998, si de nouvelles allocations n'étaient pas distribuées, les effets des précédentes sur le PIB et la consommation diminueraient d'environ moitié. Mais le flux d'investissement resterait presque aussi élevé et l'emploi continuerait à s'améliorer. L'impact négatif sur le solde du commerce extérieur s'atténuerait. L'amélioration du solde public se maintiendrait. En 1999, seul l'emploi continuerait à être encore stimulé, tandis que presque tous les effets s'estomperaient, mais ne seraient pas nuls.

La relative faiblesse du nombre de créations d'emplois tient à ce que, dans une période d'activité ralentie, les entreprises conservent des salariés dont la productivité est faible. La relance de la demande a pour premier effet d'accroître la productivité des travailleurs en place, plus que de rendre nécessaires de nouvelles embauches. Cette situation est transitoire : si la croissance se poursuit, on embauchera de plus en plus pour un accroissement égal de production.

Rassurer les marchés

Une difficulté majeure de l'opération est psychologique : persuader les marchés financiers que cette distribution de monnaie ne sera pas inflationniste et qu'elle ne conduira pas à une dévaluation du franc. Quel que soit le poids des fantasmes nés du souvenir d'émissions excessives de monnaie en France et de dévaluations successives, on devrait pouvoir convaincre de la nature différente de l'opération en question.

Lorsqu'au cours des dernières années des spéculateurs sont montés à l'attaque du franc, croyant sa dépréciation prochaine par rapport au mark, on s'est en vain efforcé de les détromper en faisant valoir qu'en France « les fondamentaux » étaient bons : inflation maîtrisée, commerce extérieur en excédent, modération des hausses de salaires. Si les opérateurs ne furent pas convaincus, c'est parce que leur attention se portait sur la déprime de l'économie française et sur le chômage élevé sévissant en France. Ils pensaient que l'incapacité des pouvoirs publics à y remédier les conduirait à recourir à une relance par des déficits publics supplémentaires, qui provoqueraient une inflation, conduisant inévitablement à une dévaluation.

Les garanties dont je propose d'entourer l'opération d'émission de monnaie et la nature de ses effets devraient permettre de rassurer les gestionnaires de capitaux. Ils sont de bons analystes des mécanismes économiques, même s'ils se trompent parfois sur l'ampleur des réactions des autorités monétaires pour déjouer leurs manœuvres. Ils seraient mieux rassurés encore si une politique cohérente de croissance non-inflationniste était simultanément annoncée, telle que je la propose au chapitre suivant.

Si l'Europe...

Les effets seraient bien plus favorables en France si l'opération proposée était effectuée en même temps chez des voisins européens.

Si, par exemple, l'Allemagne distribuait en même temps que la France des sommes équivalentes par habitant, nos importations en provenance de ce pays, provoquées par les allocations de monnaie, n'augmenteraient pas et nos exportations y croîtraient d'autant plus que la population allemande est de quatre-vingt-deux millions d'habitants. Comme la part, dans nos exportations totales, de celles allant en Allemagne est de 18 %, l'excédent de notre balance commerciale serait beaucoup moins réduit. Il le serait évidemment moins encore si d'autres États membres de l'Union agissaient de même.

Le jour où existerait une monnaie commune à de nombreux États de l'Union européenne, la décision d'émettre certaines quantités de monnaie ex nihilo devrait être prise par la Banque centrale européenne et leur répartition faite par les Banques centrales nationales. Répartie sur une vaste ère géographique, l'injection de monnaie aurait sur la balance des opérations courantes de l'ensemble de ces pays des effets d'autant moins négatifs que le commerce entre les États concernés constituerait une plus grande part du commerce extérieur de chacun d'eux, et l'effet de relance des activités serait d'autant plus grand qu'elles se stimuleraient mutuellement.

Enfin, si tous les membres de l'Union européenne, même en l'absence d'une monnaie commune, décidaient d'effectuer en même temps une opération analogue à celle étudiée ici dans le cadre de la France, les résultats seraient d'une ampleur encore plus grande. Pour donner une idée de ce qu'ils pourraient être, le département d'économétrie de l'OFCE a bien voulu utiliser son modèle Mimosa.

Il a été supposé que dans les quinze États de l'Union, une somme égale à 1,7 % du PIB (ce qui correspond aux 120 milliards de francs distribués en France dans la simulation précédente) serait allouée aux habitants. Le tableau suivant indique les effets dans les quatre États les plus peuplés de l'Union et l'effet global dans l'Union européenne.

On voit que, pour ce qui concerne la France, l'augmentation du PIB au cours de la première année est trois fois plus forte (2,3 % au lieu de 0,8), bien que l'injection de monnaie soit la même. L'augmentation de la consommation des ménages est plus que double (2,6 % au lieu de 1,1), de même que celle de l'investissement des entreprises (5,6 % au lieu de 2,2). Les prix à la consommation baissent davantage, le taux de chômage diminue beaucoup plus, car la réduction du chômage est plus que proportionnelle à la croissance. L'opération n'étant pas répétée, les effets s'amenuisent, comme dans le cas français, au cours des années suivantes. Mais rien n'interdirait de la renouveler si cela paraissait utile. »


Créé par: AJH Dernière modification: Mercredi 14 de Janvier, 2009 10:07:02 CET par AJH


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